podcast L’échappée

Podcast L’échappée

On ne va pas se raconter d’histoire : l’époque n’est pas réjouissante tant les ombres menacent. Mais le risque de cette lucidité, c’est de se laisser abattre. Carte blanche donnée par Mediapart à Edwy Plenel, l’émission « L’échappée » entend dire non à la résignation grâce à des rencontres qui réveillent l’espérance. Hébergé par Audiomeans. Visitez audiomeans.fr/politique-de-confidentialite pour plus d'informations.

26 épisodes disponibles en MP3 et replay

1
Elias Sanbar : « Nous avons ramené un nom qui avait été effacé : la Palestine »
Durée : 1h01m56.65 MB
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« Nous serons un peuple, si nous le voulons, lorsque nous saurons que nous ne sommes pas des anges et que le mal n’est pas l’apanage des autres. […] Nous serons un peuple lorsque nous respecterons la justesse et que nous respecterons l’erreur » : c’est par ces vers d’un poème de Mahmoud Darwich, dont il est le traducteur en français, qu’Elias Sanbar a choisi de clore son Nouveau Dictionnaire amoureux de la Palestine (Plon), nouvelle version, totalement refondue et largement augmentée, d’un précédent Dictionnaire paru en 2010. Né à Haïfa en 1947, Elias Sanbar est une archive vivante de la Nakba palestinienne puisqu’il avait 15 mois quand sa famille dut s’installer au Liban après la proclamation de l’État d’Israël. Depuis, sa vie entière a été saisie par cette cause nationale d’un peuple acharné à reconquérir son nom que l’expulsion avait voulu effacer. Fondateur de la Revue d’études palestiniennes, puis ambassadeur de la Palestine à l’Unesco, Elias Sanbar témoigne de cet entêtement vital alors que, de nouveau, la disparition menace. « Comment parler aujourd’hui ?, se demande Elias Sanbar. Comment, témoins d’un génocide qui nous vise, venir à bout de l’incroyable pesanteur qu’acquièrent les mots ? Comment, en ces heures où notre disparition est à l’ordre du jour, tenir un discours qui ne consacre pas pour autant notre sortie forcée du paysage ? Comment dire “autre chose” quand nous sommes menacés comme jamais auparavant ? » À cette interrogation poignante, Elias Sanbar répond dans ce numéro de « L’échappée » par un hymne à la vie dont témoignent ses rires. « Les Vietnamiens travaillent tout le temps. Les Cubains dansent tout le temps. Vous, vous riez tout le temps », lui avait dit son ami le cinéaste Jean-Luc Godard en 1969, lors du tournage en Jordanie d’un film sur les fédayins palestiniens. Ce livre est aussi, sinon surtout, un plaidoyer pour l’égalité, notamment en direction du peuple israélien que ses dirigeants et leurs soutiens conduisent, affirme sans ambages Elias Sanbar, à un suicide collectif. « Pense aux autres », dit un autre célèbre poème de Mahmoud Darwich. Son traducteur lui est rigoureusement fidèle : dans ce Nouveau Dictionnaire comme dans notre entretien, il s’adresse aux Israélien·nes dans l’espoir ténu d’un sursaut moral, dont témoigne son respect pour l’ex-ambassadeur Élie Barnavi qui publie en même temps, aux mêmes éditions, un Dictionnaire amoureux d’Israël. « Quand tu penses aux autres lointains, pense à toi. (Dis-toi : Que ne suis-je une bougie dans le noir ?) » : ce sont les derniers mots du poème de Darwich. Je ne crois pas être le seul à penser qu’Elias Sanbar est cette bougie, éclairant le désastre. Une lumière aussi fragile qu’entêtée. Et faisant de sa fragilité une force.

2
« Pour un socialisme moral », avec Lea Ypi
Durée : 1h03m12-05-202657.88 MB
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Née à Tirana en 1979, Lea Ypi a grandi dans l’Albanie communiste, sous le régime totalitaire d’Enver Hoxha qui s’est effondré en 1991, six ans après le décès du dictateur. Ami de jeunesse de son grand-père et francophile comme lui, Hoxha le fit néanmoins emprisonner durant quinze années car il avait le tort de défendre un socialisme démocratique, où l’exigence d’égalité ne servirait pas à détruire l’idéal de liberté. Aujourd’hui professeure de théorie politique à la London School of Economics (LSE), Lea Ypi est restée fidèle à la mémoire de ce grand-père qui associait critique du capitalisme de marché et critique du socialisme d’État. C’est l’héritage de ces « socialismes perdus » qu’elle entend réhabiliter par un retour à la philosophie des Lumières face aux ravages d’un capitalisme sans limites où ne règne que la loi du plus fort, au risque de la destruction de l’humanité. Invitée d’une chaire annuelle du Collège de France, consacrée à l’invention de l’Europe par les langues et les cultures, Lea Ypi y a indiqué une voie pour « repenser le socialisme au XXIe siècle ». Présentée dans sa leçon inaugurale, elle la nomme « socialisme moral », ce qu’elle traduit aussi par « démocratie radicale », en soulignant que « la légitimité politique sans la légitimité morale ne dure pas et ne peut pas durer ». Si l’œuvre philosophique de Lea Ypi n’est pas encore disponible en français, notamment The Meaning of Partisanship (avec Jonathan White) et The Architectonic of Reason, ses deux livres autobiographiques le sont. Enfin libre (Seuil), sous-titré Grandir quand tout s’écroule, est le récit plein d’humour d’une enfance en Albanie, alors le plus fermé et le plus stalinien des États communistes en Europe. Sous une forme romanesque parfaitement maîtrisée, Indignité (Calmann-Lévy) entremêle archives et souvenirs dans la quête d’une histoire familiale où la vérité ne cesse de se dérober.

3
La « mafiosisation du monde », par Roberto Scarpinato
Durée : 1h04m25-04-202659.35 MB
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Le magistrat Roberto Scarpinato est une figure légendaire du combat contre la corruption mafieuse. Aujourd’hui sénateur de la République italienne, il alerte sur un monde où « le pouvoir est devenu mafieux ».

4
L’espoir démocratique chinois, avec Jean-Philippe Béja
Durée : 1h12m10-04-202666.64 MB
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Depuis un demi-siècle, le sinologue Jean-Philippe Béja met en évidence la longue durée du mouvement démocratique chinois. Entretien à l’occasion de son livre sur le système concentrationnaire du « laogai ».

5
Les combats de Giovanna Rincon, héroïne trans
Durée : 1h09m27-03-202663.95 MB
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Activiste de la santé publique, Giovanna Rincon se bat pour les droits des personnes trans mais aussi des personnes séropositives et travailleuses du sexe. Elle nous raconte son chemin de vie et de liberté.

6
Orwell, c’est aujourd’hui, par Raoul Peck
Durée : 1h08m24-02-202662.28 MB
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Et si la vérité disparaissait, assassinée sous nos yeux ? C’est le propos de « Orwell : 2 + 2 = 5 », le nouveau film de Raoul Peck, qui dit l’actualité brûlante de l’auteur de « 1984 ». Son réalisateur est notre invité.

7
L’optimisme combatif de Christiane Taubira
Durée : 1h16m20-02-202670.08 MB
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Il y a vingt-cinq ans, la loi affirmant que la traite et l’esclavage constituent un crime contre l’humanité était votée à l’unanimité. Christiane Taubira, son initiatrice, est l’invitée de « L’échappée ».

8
L’histoire serviable de Patrick Boucheron
Durée : 1h17m30-01-202671.08 MB
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Avec « Peste noire », le professeur au Collège de France enquête sur la pandémie qui, au XIVe siècle, tua en cinq années plus de 60 % de la population européenne. Un monument d’histoire totale qui nous parle au présent.

9
L’aventure lumineuse de Felwine Sarr
Durée : 1h09m02-01-202663.19 MB
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Figure intellectuelle du continent africain, l’universitaire et écrivain sénégalais refuse que les ombres gagnent. Depuis la Cité internationale des arts à Paris, voici son message d’espérance.

10
L’enquête libératrice d’Adèle Yon
Durée : 1h00m19-12-202555.72 MB
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Premier livre d’Adèle Yon, « Mon vrai nom est Élisabeth » est le phénomène littéraire de 2025. Aussi maîtrisée que bouleversante, cette enquête sur un secret de famille nous concerne toutes et tous. Rencontre avec son autrice.

11
Contre racismes et sexismes, la révolution Rébecca Chaillon
Durée : 1h02m05-12-202556.84 MB
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L’autrice, metteuse en scène et performeuse révolutionne le théâtre en partant à l’assaut de toutes les discriminations et dominations qui traversent nos sociétés.

12
Pierre Charbonnier : « Faire coalition pour le climat »
Durée : 1h08m12-11-202562.37 MB
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Alors que s’ouvre la COP30 au Brésil et dix ans après l’accord de Paris, le philosophe Pierre Charbonnier imagine une stratégie pour former une coalition majoritaire face à la « coalition fossile ». « Au XXIe siècle, toute politique est une politique climatique car l’ordre économique, géopolitique et démocratique tient à la réponse qui sera apportée à l’épuisement du modèle de développement fossile encore largement prédominant » : ainsi s’ouvre le nouveau livre de Pierre Charbonnier, La Coalition climat (Seuil). Après Abondance et liberté, histoire environnementale des idées politiques, et Vers l’écologie de guerre, histoire environnementale de la paix, tous deux aux éditions La Découverte, le philosophe s’est attaché à proposer une stratégie pragmatique et réaliste qui puisse renverser un rapport de force toujours défavorable face à ce qu’il nomme la « coalition fossile ». Une alliance qu’incarnent aussi bien Donald Trump que Vladimir Poutine. « Il manque à l’âge climatique, écrit Pierre Charbonnier, une théorie du changement suffisamment englobante ainsi qu’une désignation sociologique des moteurs de ce changement, et ce livre voudrait contribuer à sa formation. » Prolongé par quatre rebonds, aussi bien d’activistes écologistes que de hauts fonctionnaires, cet essai, ainsi soumis à la discussion collective, tente de « combler l’écart gigantesque qui persiste entre l’ampleur de l’enjeu objectif que représentent les politiques climatiques et la relative étroitesse de la niche politique dans laquelle sont confinés ces acteurs ». Cette démarche s’inscrit dans le sillage de l’œuvre pionnière de Bruno Latour (1947-2022), dont Pierre Charbonnier revendique l’héritage. Dans Où atterrir ?, paru en 2017 et sous-titré « Comment s’orienter en politique », le sociologue faisait ce constat aussi lucide qu’alarmant : « Depuis les années 1980, les classes dirigeantes ne prétendent plus diriger mais se mettre à l’abri hors du monde. De cette fuite, dont Donald Trump n’est que le symbole parmi d’autres, nous subissons tous les conséquences, rendus fous par l’absence d’un monde commun à partager. L’hypothèse est que l’on ne comprend rien aux positions politiques depuis cinquante ans, si l’on ne donne pas une place centrale à la question du climat et à sa dénégation. »

13
Olivier Mannoni : « Le fascisme commence par le langage »
Durée : 1h06m13-10-202561.12 MB
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Traducteur de l’allemand, Olivier Mannoni interroge, à partir du laboratoire nazi, la brutalisation de la langue qui accompagne les fascismes. Il nous explique comment Trump parle comme Hitler, et Poutine comme un gangster. Olivier Mannoni a vécu près de dix ans avec les mots d’Adolf Hitler, en étant chargé d’une retraduction de Mein Kampf dans le cadre d’une édition critique, Historiciser le mal, dirigée par l’historien Florent Brayard, parue en 2021. Traducteur réputé, fondateur de l’École de traduction littéraire, il n’est pas sorti indemne de cette fréquentation, alors même qu’il avait déjà souvent traduit des textes sur le IIIe Reich. C’est que ces mots d’hier, il les entendait aujourd’hui. « Nous assistons à la remontée des égouts de l’histoire. Et nous nous y accoutumons », écrit-il dans Traduire Hitler, paru en 2022, suivi en 2024 de Coulée brune, qui s’attache à montrer « comment le fascisme inonde notre langue ». « Parce qu’il permet le dialogue et la prise de décision commune, le langage est la force de la démocratie, écrit-il. Que ce langage soit perverti, et c’est la démocratie elle-même qui se distord, s’atrophie et perd sa raison d’être. » Durant cette « échappée », Olivier Mannoni nous explique ainsi comment Donald Trump et son entourage parlent comme Adolf Hitler et les propagandistes nazis. Cette « langue du même et de la racine » s’accompagne de mécanismes langagiers que partagent les médias de la haine : simplification outrancière de la réalité, petites phrases comme autant d’uppercuts, vérités alternatives dans une inversion systématique du sens. Cette brutalisation va de pair avec une transgression permanente dont le charlatanisme assumé et la grossièreté illimitée sont autant d’armes langagières pour faire taire les opposant·es, les paralyser et les stupéfier. Cette nouvelle langue des fascismes est aussi un « parler pègre » dont Vladimir Poutine est coutumier, évoqué par le récent essai de la philologue Barbara Cassin La Guerre des mots. « On prend tout ça pour de la frime, on ne prend rien au sérieux et on sera bien étonnés le jour où ce théâtre sera devenu une sanglante réalité » : cette conversation avec Olivier Mannoni actualise l’ancienne mise en garde de Victor Klemperer, célèbre auteur de LTI, la langue du IIIe Reich. Lequel ajoutait ceci : « Les mots peuvent être comme de minuscules doses d’arsenic : on les avale sans y prendre garde, ils semblent ne faire aucun effet, et voilà qu’après quelque temps, l’effet toxique se fait sentir. » Face à cette extrême droite pour laquelle les mots sont des armes, nous devons mener cette bataille du langage. Telle est l’alerte d’Olivier Mannoni, qui écrit dans Coulée brune : « Nous sommes à ce carrefour. Si nous prenons le mauvais chemin, le pire est assuré et la novlangue d’Orwell ne sera qu’une plaisanterie par rapport à ce que nous devrons subir. » - Retrouvez tous les numéros de « L’échappée » sur Mediapart.

14
Dominique Garcia : « Les hommes n’ont pas besoin de racines mais de repères »
Durée : 1h00m01-09-202555.62 MB
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A quoi sert l’archéologie ? Pourquoi dérange-t-elle nos politiques au point que l’actuelle ministre de la culture s’en est prise aux chantiers d’archéologie préventive ? Après Jean-Paul Demoule et Alain Schnapp, nos deux précédents invités, c’est au tour de Dominique Garcia de nous éclairer, au terme de cette série d’émissions spéciales de « L’échappée ». Historien et archéologue comme ses collègues, spécialiste de la Gaule et de l’Antiquité gréco-romaine, ce professeur à l’université d’Aix-Marseille préside depuis 2014 l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap). Détaillant les avancées récentes de cette discipline avec de nombreux exemples, il montre combien, loin d’être une activité uniquement d’érudition, elle est au cœur de la vie de la cité, aussi bien économique (l’aménagement du territoire) que politique (l’histoire dont le sol témoigne). « Je ne fais pas de l’archéologie pour donner des racines. On donne des racines à des légumes. Les hommes n’ont pas besoin de racines, ils ont besoin de repères », explique Dominique Garcia, en revenant sur son propre itinéraire de jeune Languedocien aux origines espagnoles, découvrant combien le présent est tissé d’héritages multiples, imbriqués, entremêlés et connectés. Dans cet entretien, il nous fait découvrir la vitalité de recherches archéologiques qui mettent au jour une France sans cesse en mouvement, brassée par les migrations, enrichie de multiples rencontres. Les « archives du sol » que fait émerger l’archéologie, ce « laboratoire à ciel ouvert », contredisent ainsi tout récit identitaire figé, imposé et raciné. Elles sont aussi riches d’enseignements sur des défis immédiats, comme le changement climatique ou les risques pandémiques. Ouvrage sans équivalent qu’il a coordonné avec Jean-Paul Demoule et Alain Schnapp, Une histoire des civilisations (2021) est le récit de cette histoire plurielle, avec soixante-et-onze contributions de spécialistes mondiaux qui racontent « comment l’archéologie bouleverse nos connaissances ». C’est aussi le cas, à l’échelle du seul territoire national, de deux autres sommes collectives que Dominique Garcia a dirigées, nourries des plus récentes découvertes : un Atlas archéologique de la France (2023) et La Fabrique de la France (2021), qui rend compte de vingt ans d’archéologie préventive. On lui doit aussi, avec le démographe Hervé Le Bras, la coordination d’une remarquable Archéologie des migrations (2017). N’hésitez pas à prolonger par ces lectures le visionnage de cette série. Et à soutenir les archéologues dans leur défense d’une discipline attaquée par le court-termisme de politiques dont l’immédiateté est une irresponsabilité, tant leur idéologie de rentabilité économique ouvre la voie à la destruction sans retour de richesses infinies.

15
Alain Schnapp pour « une éthique du passé »
Durée : 1h04m21-08-202558.87 MB
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« Les hommes se croient toujours les premiers alors qu’ils sont les derniers », nous dit Alain Schnapp, plaidant pour « ce qu’on pourrait appeler, au sens ancien du terme en français, un commerce avec le passé ». « Sans passé, poursuit-il, il n’y a pas de relations correctes entre les personnes et entre les siècles. Et c’est pourquoi le problème de la fouille préventive, le problème de la protection du patrimoine, c’est de faire partager le respect pour ce qui est enfoui dans le sol. » Dans ce deuxième épisode de notre série d’émissions en défense d’une archéologie en butte aux attaques des courts-termismes politiques et économiques (lire cette contribution dans le Club), Alain Schnapp en défend la « dimension éthique ». « La dimension éthique de l’archéologie préventive, explique-t-il, c’est que ce qui nous a été laissé est digne d’intérêt. Et que cet intérêt, on doit le mesurer au passage du temps. » Historien de la Grèce antique, longtemps professeur d’archéologie grecque à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, cet élève et disciple du grand Pierre Vidal-Naquet aime citer ce passage de saint Augustin (354-430), l’évêque d’Hippone (aujourd’hui Annaba, en Algérie), dans La Cité de Dieu : « Quiconque n’envisage pas le commencement de son activité ne sait pas en prévoir la fin. Ainsi, à la mémoire qui se retourne vers le passé se lie nécessairement l’attention qui se porte vers l’avenir. Qui oublie ce qu’il commence saura-t-il comment il peut finir ? » Depuis ses études des années 1960 à la Sorbonne parisienne, marquées par son fort engagement en Mai 68 – il publia, en 1969, avec Vidal-Naquet un Journal de la Commune étudiante qui reste une somme incontournable –, Alain Schnapp n’a cessé de se battre, en duo avec le préhistorien Jean-Paul Demoule, invité de notre première émission, pour qu’en France, l’archéologie soit enfin reconnue, promue et protégée. Point de départ de notre série, leur ouvrage commun, Qui a peur de l’archéologie ? rend compte de ce long combat, encore fragile et inachevé, qui a conduit Alain Schnapp, au début des années 2000, à prendre la direction de l’Institut national d’histoire de l’art (INHA) en même temps que son complice prenait celle de l’Institut national des recherches archéologiques préventives (Inrap), tout nouvellement créé. Mais cette conversation est aussi l’occasion de visiter une œuvre aussi savante qu’originale. Pédagogue méticuleux, Alain Schnapp est notamment l’auteur d’un ouvrage formidable et monumental, paru en 2020 dans la collection du regretté Maurice Olender au Seuil : Une histoire universelle des ruines. Dans une approche à la fois érudite et sensible, il y arpente la magie des ruines, ce spectacle qui nous rappelle qu’« il en va de l’homme comme de la nature » : « Les ruines sont un instrument de compréhension du passé autant que du futur. Elles sont le moyen d’une méditation unique sur la condition humaine et le sens de l’histoire. » À le lire et à l’écouter, on comprend dès lors pourquoi l’archéologie est politiquement subversive, en ce sens qu’elle dérange un monde moderne d’immédiateté et de rentabilité qui se croit éternel parce que puissant. Et Alain Schnapp de démentir cette prétention en citant un poète, le surréaliste Benjamin Péret : « Peut-être retrouvera-t-on un jour, alors que son souvenir sera effacé de la mémoire des hommes, le gigantesque fossile d’un animal unique, la tour Eiffel… »

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